
Dans quelques jours, Alexandre Ineichen deviendra le 96e abbé de l’Abbaye de Saint-Maurice. | DR
Il n’aura eu que quelques jours de congé durant ces Fêtes de fin d’année. Alexandre Ineichen, «futur ancien recteur» du lycée-collège de Saint-Maurice, qu’il a dirigé pendant 19 ans, est en effet sur le point de devenir le nouvel abbé de l’abbaye agaunoise. L’heure est au bouclage des derniers dossiers et des cartons. Si l’élection par ses pairs chanoines a été confirmée fin octobre par le pape Léon XIV, la prise de fonction interviendra ces prochains jours. La célébration de la bénédiction abbatiale aura quant à elle lieu en mars prochain à la basilique de Saint-Maurice, à une date qui reste à convenir.
En devenant le 96e abbé de l’institution, le Valaisan de 58 ans succède à Mgr Jean Scarcella, qui a démissionné en juin dernier dans le contexte des révélations d’abus sexuels et après la diffusion du rapport Aubert. Ce dernier, commandé par l’abbaye elle-même au procureur neuchâtelois Pierre Aubert, avait en effet mis en lumière de nombreux cas dans les archives de l’abbaye et un dysfonctionnement «systémique» dans leur traitement.
Alexandre Ineichen, dans quel état d’esprit vous trouvez-vous?
Je vais bien. On éprouve toujours un pincement au cœur au moment de laisser un travail qu’on a exercé avec passion durant quasi une vingtaine d’années. Je m’apprête à assumer une fonction très différente, dans un contexte sensible, mais qui me permet de poursuivre dans la continuité de ma consécration religieuse.
La pression sera forte, avec des attentes qui ne le sont pas moins de la part du public, et plus encore des victimes. Que leur dites-vous pour les rassurer?
Que ma ligne est très claire, au-delà du rapport Aubert et du plan d’actions qu’il préconise pour changer les choses. L’essentiel est de retrouver la confiance, tant à l’intérieur de la communauté de l’abbaye et des gens qui lui sont proches que des victimes, tout en étant bien conscient que le chemin sera long pour y parvenir.
Après la reprise du collège de Saint-Maurice par le Canton en 2021 et une laïcisation progressive, vous avez vécu l’expérience d’une page qui se tourne. C’en est une aussi pour l’abbaye, non?
Ce n’est pas pareil. La laïcisation du collège est prévue de longue date, celui-ci étant lié à l’État depuis sa fondation. C’est une page qui se tourne oui, mais c’est aussi une suite logique. Pour l’abbaye, nous opérons un changement culturel avec la volonté de poursuivre ce qu’ont voulu les fondateurs, la louange perpétuelle sur le tombeau des martyrs.
Votre successeur à la tête de l’école sera d’ailleurs probablement laïque. A-t-il été choisi?
Les mises au concours ont eu lieu, des personnes ont été auditionnées et la décision devrait être prise en janvier. Dans tous les cas, mon mandat prendra fin au 31 janvier.
Revenons un tout petit peu en arrière. Votre nomination à la tête de l’abbaye était-ce un devoir ou une envie que vous aviez?
Ce n’était pas une volonté de ma part, mais ainsi en ont décidé les chanoines, avec confirmation par le Saint‑Siège. Je n’ai pas cherché à devenir abbé, mais j’ai accepté dans la confiance le choix de ma communauté.
Depuis votre nomination, avez-vous déjà senti un changement d’atmosphère? De crainte? D’espoir?
De crainte, je n’espère pas (sourire). Il y a certainement l’attente d’une dynamique nouvelle. Nous nous trouvons dans un contexte très particulier bien sûr, et nous opérons le changement culturel qui est attendu de nous, quand bien même l’abbaye a traversé d’autres moments complexes au cours de son histoire plus ou moins récente.
Votre prédécesseur Mgr Scarcella, visé par des accusations, non retenues par la justice, s’est retiré en juin dans un contexte difficile et sera sous votre autorité. Quelle relation entretenez-vous avec lui?
Une relation totalement fraternelle, nous sommes religieux tous les deux. Cela fait partie de la vie de rentrer dans le rang et d’assumer une fonction autre. Il a été par ailleurs libéré de toute accusation. Pour l’heure, il a décidé de prendre un peu de recul et profite d’un temps de retraite. À son retour, il pourrait par exemple gérer les chants, fort de sa formation dans le domaine.
Vous l’avez déclaré vous‑même à certains médias, l’option d’une dissolution de la communauté de l’abbaye a été évoquée, sans être retenue. Est-elle toujours d’actualité?
Pour être franc, ma réponse a été surinterprétée, car si l’option est certes apparue dans le spectre des possibles, il n’y a jamais eu de volonté de le faire.
Vous ne voulez rien révolutionner, mais vous appelez à une «rupture» avec le passé. Comment concilier les deux?
Il est très important de retrouver une confiance profondément mise à mal. Elle est là, la rupture, et nous mettrons tout en œuvre pour que cette confiance soit à nouveau possible, surtout dans notre rapport avec l’extérieur, dans la vie quotidienne, liturgique, pastorale. Pour écarter le voile du soupçon. Après les plaintes pénales et les rapports, il y a un climat à reconstituer.
Quelle est la première mesure que vous envisagez concrètement?
L’élément central du plan a été la constitution d’une commission de conseil en gouvernance, présidée par Mme Mari Carmen Avila, représentante de l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg. Elle est composée de laïcs et de religieux et s’est déjà réunie quelques fois. J’en attends beaucoup et je suis très confiant. Elle doit permettre de mettre en place les mesures proposées par le rapport Aubert et de trouver au jour le jour des solutions, de tout ordre que ce soit, par exemple des formations pour les chanoines, déjà mises en place. Cet œil extérieur doit nous apporter de nouvelles idées pour améliorer les choses sur le long terme.
Un délai a-t-il été fixé pour un premier bilan?
La commission a des délais que je ne peux préciser, car elle travaille de manière indépendante. La présidente a été nommée pour trois ans et des retours réguliers sont prévus dans le cahier des charges. Je tiens à ce que cette démarche soit parfaitement authentique, franche, sincère, et pour cela il faut se laisser du temps. Pas indéfiniment, mais la mission s’annonce délicate et de longue haleine.
