
Innocenté par la justice civile et celle du Vatican, Mgr Jean Scarcella a repris le 9 mars sa place derrière l’autel de la Basilique de Saint-Maurice et en tant que père abbé au sein de l’Abbaye. L’homme d’Église s’était volontairement mis en retrait à l’époque des accusations concernant un potentiel «geste inapproprié» il y a près de 30 ans. Non démontré, ont conclu les enquêteurs de la justice civile et du Vatican l’automne dernier.
Or, plusieurs critiques se sont enchaînées ces dernières semaines. Le font-elles douter de sa décision de revenir? Au contraire. Il s’en explique par e-mail, n’ayant pas répondu favorablement à nos demandes d’interviews en présentiel.
Comment avez-vous vécu votre retour?
– Humblement et reconnaissant. Humblement, car je comprends que cette affaire ait été troublante pour moi, pour ma communauté et pour les fidèles, et j’en suis confus. Reconnaissant, car l’accueil des fidèles et des paroissiens après ma réhabilitation m’a fait chaud au cœur.
De la part de tous?
– Personne ne fait jamais l’unanimité et il est sain que les critiques puissent s’exprimer. Cela dit, je vous avoue n’avoir reçu aucun témoignage qui indique de la retenue ou de la contrariété. C’est d’ailleurs un élément clé de la prudence pastorale qui a motivé ma réintégration.
La Conférence centrale catholique romaine de Suisse (RKZ) a dit «regretter» votre retour. Qu’en avez-vous pensé?
– En vérité, je suis interpellé, car notre État de droit possède des institutions établies pour enquêter et pour juger de la culpabilité d’une personne. En tant que prêtre suisse, je suis soumis à la justice de notre pays et à la justice de l’Église, et chacune d’elles m’a mis hors de cause. Si on est coupable, on est condamné. Mais si on est innocent, n’a-t-on pas le droit d’être réhabilité?
La RKZ distingue la question juridique et la question morale.
– Si vous êtes de toute manière coupable, à quoi bon enquêter? En fait, je crois que ceux qui emploient leur morale pour interpréter ce que j’aurais dû faire sont juges et parties. Ils brandissent la morale, puis affirment qu’en vertu de leur interprétation, je devrais renoncer. C’est justement contre ce type d’arbitraire que les États de droit sont dotés d’institutions judiciaires indépendantes.
Au moment de boucler le dossier, la procureure Beatrice Pilloud avait tenu à souligner «que ce n’est pas parce qu’il n’y a pas eu condamnation que les faits ne se sont pas produits».
– Je ne nie pas le ressenti de la personne qui a témoigné en signalant le comportement qu’elle me reproche. J’ai réitéré à plusieurs reprises ma demande de pardon, car je respecte son ressenti. Cela dit, pour ma part, j’ai la conviction personnelle et profonde de n’avoir jamais rien commis de tel contre cette personne. D’ailleurs, il convient de rappeler que pour la justice ecclésiastique, la notion de prescription ne s’applique pas comme dans nos institutions civiles. Or, le Dicastère pour les Évêques, qui a sollicité cette enquête, m’a signifié un constat formel d’absence de preuves et d’impossibilité de qualifier le geste reproché de harcèlement ou d’abus.
Pour l’Association de soutien aux personnes abusées par des prêtres de l’Église catholique (SAPEC), votre retour est «très blessant pour les victimes et décourageant pour tous les fidèles». Que leur répondez-vous?
– Les institutions judiciaires ont établi que j’étais hors de cause. Le SAPEC réclame – à juste titre – la justice. Or, la justice, c’est quand les coupables sont condamnés et que les innocents sont rétablis, non?
D’aucuns jugent que votre retour est synonyme de «dégât d’images» et de «décrédibilisation» de l’Église. Dès lors, vous sentez-vous légitime?
– Les décisions des institutions judiciaires doivent être respectées et elles me permettent d’être légitimement réhabilité dans ma fonction. Je pense surtout à mes jeunes confrères et aux jeunes qui ont le désir de se consacrer au Seigneur par la vie religieuse. Le dégât d’images et la décrédibilisation de l’Église auraient été de baisser les bras et d’entrer dans le narratif accusateur qu’on nous impose en encourageant un amalgame sur les prêtres et les religieux qui est devenu insupportable. Comment un jeune peut-il encore souhaiter s’engager s’il se sait d’avance confronté à devoir s’avouer coupable?
