
Vouipe en pleine prise de son à quelques encablures du glacier Perito Moreno, en Patagonie. | N. Martenet
Il y a d’abord un premier bruit d’explosion, comme un sérac s’écrasant sur le plat du glacier. Puis ces notes de hang (ndlr: instrument percussif formé de deux larges coupelles métalliques assemblées) tombant en pluie sur le lac. Et cette voix, à la fois éthérée et profonde, ancrée et suspendue, s’élevant comme évaporée de la terre brûlante, prélude à la «tormenta» – la tempête, l’orage, en espagnol.
«Devi pasar… (Je dois passer…)», chante Maria de la Paz, femme-flamme au timbre de feu arrivée de Buenos Aires en Suisse à 22 ans, peu avant le basculement du millénaire, tango et folklore argentin à la boutonnière. «Je dois passer…», comme le cycle de l’eau, inarrêtable, indispensable, inaliénable.
C’est ainsi que s’ouvre «Bajo El Agua» (sous l’eau), nouvel album du musicien valaisan Vouipe qui distille depuis six albums une électro organique, puissante et inspirée, fondée notamment sur le didjeridoo, trompe en bois originaire d’Australie. Ce disque magistral – neuf morceaux dont cinq sur lesquels Maria de la Paz a posé sa voix –, c’est le point de départ d’«INMERSO» (immergé), en collaboration avec le photographe et vidéaste montheysan Nils Martenet, décliné pour l’heure en une exposition et un documentaire visibles à la galerie du Théâtre du Crochetan, à Monthey.
Du glacier à l’Atlantique sud
À la source donc: l’envie de Vouipe de créer des morceaux basés sur des sons enregistrés sous l’eau. «Je suis passionné de sports aquatiques; je ne fais pas de plongée, mais je passe 80% de mon temps dans l’eau, cet élément me calme», explique Dimitri Güdemann, qui avoue sa «fascination» pour les différentes textures de l’eau, évoque «les sons de la glace sous tension» au lac de Salanfe, au pied des Dents-du-Midi, relève l’intelligence des orques, le mysticisme du monde sous-marin.
En Patagonie, cette région d’un million de kilomètres carrés à la pointe méridionale de l’Amérique du Sud, il a refait le «parcours d’un glaçon», sondé les séracs du glacier Perito Moreno, plongé ses micros du lac Argentine à l’Atlantique Sud en passant par les eaux tumultueuses du fleuve Santa Cruz. Pourquoi là-bas? Pourquoi pas les glaciers valaisans, le Rhône, le Léman, voire la Méditerranée? «L’océan a une part d’imaginaire, de relaxation, les sons, le vent, l’odeur d’iode, le grand large, c’est encore une dimension supplémentaire», répond-il, joignant le souvenir à la parole, parlant de ce moment où, alors que Nils et lui n’attendaient plus rien, parce qu’on leur avait dit qu’ils arrivaient «un mois trop tard», il réussit à capter les sons, le souffle d’une baleine et de son petit. «C’était magique; le projet était réussi…», sourit le musicien, que l’on devine encore ému.
Les échos sonores des images
Nils Martenet ne l’est pas moins. «Tout ce qui s’est passé en Patagonie en novembre-décembre 2022 est tellement incroyable. C’était une telle matière qu’il fallait en faire quelque chose.» C’est qu’au départ, le Montheysan n’était là «que» pour documenter, nourrir d’images le processus de réalisation de l’album de Vouipe, créé in situ. Et puis Dimitri Güdemann s’est senti gêné par les entournures d’un objectif trop centré sur sa personne, et le projet s’est fait collectif.
Et l’alchimie a opéré. «J’étais à côté de Dimitri tout au long de la création, on a partagé les mêmes choses, les mêmes énergies, souligne Nils Martenet, dont les racines musicales sont profondes. Les gens qui sont venus voir l’expo m’ont dit qu’ils sentaient l’influence du son dans les images. Le son, c’est des ondes, comme l’eau…» C’est ce que relève le photographe Cédric Raccio, curateur de l’exposition. «Dans cette série, Nils capture les textures et les échelles mystérieuses des paysages de Patagonie. Chaque image, qu’il s’agisse d’une goutte d’eau ou d’une étendue de glace, semble contenir un écho sonore, brouillant les repères visuels pour une expérience immersive unique», note-t-il.
Une immersion qui sera donc totale le 19 décembre prochain avec un spectacle audio-visuel qui fusionnera la musique de Vouipe, dont l’intégralité de l’album «Bajo El Agua» sera joué en live aux côtés de Maria de la Paz, les images de Nils Martenet en mode VJing – animation visuelle projetée –, et la performance chorégraphique de Marion Geisler et Mehdi Berdai, artistes de danse contemporaine. La plongée promet d’être grandiose.
«INMERSO», exposition photo et documentaire dans la galerie du Théâtre du Crochetan à Monthey jusqu’au 19 décembre.
Spectacle audio-visuel le 19 décembre à 20h.
