Sous leurs ailes, les terrains se dérobent
Les parapentistes regrettent un manque de considération dans les décisions politiques. | Skypassion
Au-dessus du Léman ou survolant le Château de Chillon, leurs ailes colorent le ciel. C’est indéniable, les parapentistes font partie du décor de la Riviera et du Chablais. Pourtant, derrière ce spectacle aérien se trouve une réalité, au sol, plus contraignante. Car sans zones de décollage et d’atterrissage sécurisées, leur liberté est mise à mal.
Dernier exemple en date à Leysin: sur les hauteurs de la Berneuse, une zone de décollage très prisée vient d’être avalée par un projet «quatre saisons» cet automne. Nommé «Parc du Soleil», ce nouvel espace ludique découle d’une part du crédit de 50 millions de francs accordé par le Canton de Vaud pour encourager les stations à diversifier leurs activités et réduire leur dépendance à l’enneigement. Or, ce parc se situe pile sur une zone d’envol des parapentistes.
L’impact du quatre saisons en station
«On n’a malheureusement pas été consultés avant», soupire la parapentiste leysenoude Alaina Granger. Si le terrain reste praticable, il est devenu plus technique et moins sécurisé. «La zone de préparation a disparu, et la course d’élan a été raccourcie. Le décollage est donc devenu plus compliqué», précise Louis Kohler, secrétaire du club Chablais Vol Libre.
Depuis, de jeunes pilotes ont été contraints de redescendre, bredouilles, en cabine. Dès les premiers travaux, la Leysenoude a alerté ses camarades et monté un groupe pour défendre leur discipline. Ses démarches ont mené à une rencontre avec Télé Leysin Les Mosses-La Lécherette. Le directeur Maxime Cottet s’est rendu sur place, afin d’entendre leurs réclamations. «Ce projet a été mis à l’enquête et bénéficie d’une autorisation de construire. Actuellement, les points de décollage au sommet de la Berneuse ne sont pas officiels. Ce qui, au moment de l’instruction du dossier, n’a pas permis d’identifier les interférences possibles entre les deux activités. Il n’y a eu aucune mauvaise volonté de TLML SA», revendique-t-il. L’entreprise se dit prête à corriger le tir. «Ils ont été à l’écoute», abonde la parapentiste.
À l’issue des discussions est apparue la nécessité de créer une instance représentative des pilotes de Leysin. C’est pourquoi les Leysenouds sont en passe de rejoindre le Chablais Vol Libre, afin de défendre leurs intérêts. Une prochaine rencontre est prévue le 18 novembre pour évaluer les besoins concrets des parapentistes. «Avec un club solide et un site enregistré au cadastre, ça évitera qu’une telle situation ne se reproduise, estime Alaina. Puisque l’offre 4 saisons se développe rapidement, il faut que l’on soit prêts.»
Même son de cloche à Gryon: une tyrolienne flambant neuve entrave désormais la piste de décollage des aéronefs aux Chaux. Là aussi, le projet s’inscrit dans l’offre quatre saisons de la station. Les adeptes de ce sport déplorent le même manque de considération. «Nous n’avons pas été pris en compte, pourtant ils savent très bien qu’il y a des parapentistes et deltistes. Ça a été fait dans la précipitation», regrette Louis Kohler. Il salue cependant les efforts de la Commune d’Ollon d’avoir inauguré un nouveau site de décollage prévu pour remplacer un autre disparu.
Pour les parapentistes, les Communes et stations auraient tout à gagner en incorporant cette discipline dans leur offre quatre saisons. «C’est un sport praticable toute l’année, donc c’est un atout pour le tourisme», relève Thalia Goldman, de l’école Thalia Parapente. Cette dernière rappelle que les parapentistes sont des usagers importants des cabines.
Priorité aux besoins de la collectivité
Après les défis à hauteur de cimes, place maintenant aux enjeux de la plaine. En basse altitude, la menace a un autre visage. Ici, c’est la densification qui réduit les zones d’atterrissage. C’est le cas à Noville où un futur projet de STEP met en péril le terrain des parapentistes des Prés-des-Fourches, la zone d’atterrissage principale pour tout pilote décollant de Sonchaux, en-dessus de Villeneuve.
Il faut savoir que Sonchaux est un «hotspot» de la discipline. «Noville est le deuxième site d’atterrissage le plus fréquenté en Suisse, après Interlaken», avance Karl Grossman, caissier du club Rochers de Naye Vol Libre (RNVL). Depuis plus de 30 ans, le club loue la parcelle à la Commune de Montreux, qui en est la propriétaire. «En tant que locataires, on aurait pu être informés et consultés. On entend des informations à gauche à droite, mais rien de clair», soupire Thierry Muller, directeur de l’école Skypassion et membre de RNVL.
Le projet, estimé à 500 millions de francs, vient de franchir une étape décisive avec le dépôt du préavis le 31 octobre dernier (voir p.10). Sur les 70’000 m² de terrain disponible, le SIGE en nécessite 50’000. Sur les 20’000 m² restants, 8’000 seront attribués au vol libre — soit une surface 2,5 fois moins grande que celle dont disposent actuellement les parapentistes. «L’été, il y a des atterrissages chaque minute, ça va être compliqué avec une telle surface», prévient Thierry Muller. «Ça risque d’être plus anxiogène pour les élèves», nous lance un parapentiste qui vient tout juste d’atterrir.
Caleb Walther, président du SIGE et conseiller municipal de Montreux, rappelle l’importance du projet. «C’est une nécessité publique. Si on arrive à rendre les activités de la STEP compatibles avec des activités privées, tant mieux. Mais la priorité est avant tout d’avoir un traitement des eaux qui réponde aux exigences.» Ce dernier n’exclut pas notamment d’éventuelles extensions à moyen terme. «On n’est pas à l’abri d’un changement de législation qui requière une augmentation de la surface. On va faire en sorte de les inclure durablement, mais on ne peut rien garantir.» Si le projet est validé, un terrain d’entente devra être trouvé. «Peut-être qu’ils pourraient défricher les arbres autour pour agrandir notre zone. Au moins, ils nous ont pris en compte dans les plans», relativise Thierry Muller. Pendant les cinq années de travaux, prévus dès 2030, l’utilisation du site risque néanmoins d’être fortement perturbée.
La densification gagne du terrain
«Ça a toujours été un casse-tête, mais ces dernières années, ça se complique», assure Thalia. En plaine, les clubs ont l’habitude de négocier avec les agriculteurs pour utiliser un bout de champ, moyennant une contribution financière. Mais là aussi, les difficultés se multiplient. À quelques mètres du site des Prés-des-fourches, le terrain des Saviez est notamment menacé. L’agriculteur a reçu des subventions pour y planter des oliviers. Une partie de l’atterrissage pourrait disparaître dès l’été prochain.
«Il faut que l’on réussisse à faire passer ce message qu’on apporte quelque chose à la région. On donne une belle image, c’est un atout touristique», assure encore Thierry Muller. Entre aménagements touristiques et pressions foncières, la liberté du vol dépend plus que jamais de la terre sous leurs pieds.

"Ça a toujours été un casse-tête, mais ces dernières années, ça se complique”
Thalia Goldman Instructrice et fondatrice de Thalia parapente








