
Martine Gerber a développé «un laboratoire vivant» sur son domaine de Biomemey. | K. Di Matteo
C’est le genre d’annonce qui a passé sous les radars: les Nations Unies ont proclamé l’année 2026 «Année internationale des agricultrices» pour «mettre en lumière les rôles essentiels que jouent les femmes dans l’ensemble des systèmes agroalimentaires».
Ce qui résonne un peu comme un slogan est pour Martine Gerber un combat au quotidien. «Je pense surtout aux femmes de paysans, lance la Bellerine, du domaine de Biomemey en contrebas du hameau de Posses-Dessous. Elles souffrent d’être calées dans un modèle. S’il y a de plus en plus d’agricultrices, on compte très peu de cheffes d’exploitation comme je le suis depuis douze ans (lire ci-contre).»
Elle-même a toujours su s’affirmer. Elle évoque l’abnégation dont elle a fait preuve pour obtenir les autorisations d’exploiter les terrains où elle développe son modèle d’agriculture bio «en phase avec la nature et le vivant» depuis trois décennies. Soit, à peu de chose près, l’âge de son fils. «Imaginez, une femme qui vient du Jura bernois et qui veut acquérir 10 hectares… Sans être fille d’agriculteurs, qui plus est, même si j’ai toujours eu un pied dedans depuis ma formation d’enseignante. Agricultrice, c’est plus qu’un métier, c’est une vocation, un engagement de vie.»
Laboratoire du vivant
Sur le domaine, on mange et on utilise ce qu’on produit (viande, fruits, légumes, laine, etc.). Martine Gerber y défend une agriculture «vivrière, rémunératrice et nourricière», tout en restant dans le respect de sa quarantaine de moutons et brebis, et des trois ânes avec lesquels elle promène des enfants et touristes. «Ce sont des collègues, pas des esclaves.» Sous la table, la chienne Lili semble approuver.
Elle aime d’ailleurs débattre de la relation aux animaux de rente, notamment avec les amis et jeunes bénévoles qu’elle accueille plusieurs mois par an, afin qu’ils puissent questionner et tester un autre rapport à la consommation. La politicienne militante définit Biomemey comme «un lieu de résistance». «Et en premier lieu contre l’uniformisation de notre rapport au vivant et le développement d’un modèle unique de ferme et de rentabilité.»
L’agricultrice se plaît à confronter ses hôtes, «pour ouvrir le débat, sans moraliser». Le véganisme? «Une mode qui dessert les objectifs qu’elle pense servir, qui donne du grain à moudre aux géants de l’agroalimentaire.» Manger de la viande? «Oui, mais si on veut être cohérents, il faut avant tout un retour à plus de sobriété et privilégier la viande de chez nous. C’est un acte politique nécessaire, je suis très radicale sur ce sujet.»
Radicale, elle l’est également sur le thème du loup, «ce bouc émissaire». «Le Plan loup vaudois a été très bien travaillé, avec la volonté de préserver le pastoralisme et les écosystèmes, mais le loup nous challenge continuellement. Si on décime une meute, elle est remplacée par une autre. Je pense qu’il faut, dans une certaine mesure, se préparer à accepter la perte de bétail, c’est une question de posture dans la vie. Nous devons essayer de comprendre quelle est la place et le rôle de chacun, sans complaisance ni naïveté.»
Transmettre avant tout
Au fil des échanges, la Bellerine ne déroge pas à sa ligne, même si elle a pris la mesure du temps qui passe et des mentalités qui évoluent, notamment chez la jeune génération.
Son discours, elle le porte dans les hémicycles politiques: au Conseil communal de Bex, où elle est fraîchement réélue en tant que Verte, et au Grand Conseil. «Jeune, j’étais une anarchiste qui prônait le degré zéro de l’organisation politique, une utopie à laquelle j’ai cru. Peu à peu, à force de la mettre à l’épreuve du vivant, j’ai accepté que nous définissions des règles et des lois pour le bien commun et je me bats désormais contre celles qui me semblent injustes, même si ce n’est pas toujours facile d’être une paysanne écolo gauchiste. Mais j’ai trouvé ma place en politique, ainsi qu’en tant que membre du comité d’Uniterre.»
Aujourd’hui, Martine Gerber a un autre projet en cours pour tenter de faire perdurer sa vision: «J’ai plus de 60 ans et je vois pointer une ligne rouge administrative: après 65 ans, je n’aurai plus droit aux paiements directs. J’ai toujours dit <je ne m’arrêterai que quand je tomberai par moi-même>. Aujourd’hui, il faut que je revoie cette idée. Je suis donc à la recherche de jeunes pour reprendre Biomemey, avec une place pour moi sur le domaine, pour continuer à travailler et à transmettre mes valeurs.»
Selon l’Union suisse des paysans, 54 732 personnes travaillant dans l’agriculture en 2023 étaient des femmes (37 %), mais la part de cheffes d’exploitation tombe à 7,1%. La part de femmes ayant décroché un brevet fédéral de chef-fe-s d’exploitation en 2022 (12,3%) laisse entrevoir une augmentation. Selon une étude, 68% des femmes déclarent gérer l’exploitation avec leur partenaire.
