Sur les traces d’Hugonette et des libératrices de la Vallée

 | Dvalar Art – David Vuadens

Troistorrents
Place à notre quatrième épisode. Où c’est à la voix d’or de femmes chorgues que l’on devrait cette fois-ci d’avoir repoussé les Sarrasins.

On dit que c’est à elles que les femmes de Troistorrents doivent d’occuper les places d’honneur, les premiers bancs de l’église du village. C’est en tous les cas ce qu’en rapporte Jules Gross dans le recueil de contes et légendes «Notre beau Valais». 

«Elles», ce sont ces 200 villageoises qui auraient repoussé les Sarrasins en les séduisant par leur chant avant de leur déverser de la cendre brûlante dans le gosier (voir encadré). «Je raconte cette histoire lorsque je fais le Tour des Dents-du-Midi», nous glisse l’accompagnatrice en montagne Nathalie Nemeth-Défago. On la retrouve en cette fin d’après-midi à deux pas du four à pain de Collaire, en contrebas de la route de Morgins. 

Un piège harmonieux

«Lorsqu’ils attaquent la montée du val d’Illiez, les Sarrasins viennent de détruire Saint-Maurice. Passer d’un versant à l’autre des Dents-du-Midi permet de faire le lien», sourit celle qui est également herboriste. Lorsqu’il a fallu choisir un conte à nous proposer, elle n’a pas hésité bien longtemps avant de porter son choix sur l’histoire d’Hugonette. 

«C’est grâce aux femmes du val d’Illiez, et de Troistorrents en particulier, que l’on aurait vaincu les Sarrasins. Je trouve que dans le contexte sans doute très patriarcal de l’époque, ça a son importance. Mais il ne faut pas toujours casser du sucre sur les hommes: elles ont eu droit à la reconnaissance en se voyant attribuer cette place de choix à l’église…», relève la Chorgue alors que nous descendons à travers champs pour rejoindre l’entrée du village, juste au-dessous de la fameuse église. 

«J’imagine que la bataille a pu avoir lieu par ici…» Ce serait donc dans les environs qu’Hugonette et son bataillon à la voix d’or auraient attiré des barbares ensorcelés par leurs timbres, avant que ceux-ci ne se voient définitivement réduits au silence par les hommes du village, qui avaient pris cachette dans la forêt environnante avant de venir porter le coup de grâce aux envahisseurs. 

Plus de questions que de réponses

On reprend l’ascension en sens inverse. «Il n’est pas exclu que les Sarrasins aient cherché à se diriger vers le Pas de Morgins», explique Nathalie Nemeth-Défago. Tout ce qu’elle nous dira restera bien évidemment au rang des suppositions. «Le propre des légendes, c’est qu’elles sont modifiées d’une narratrice ou d’un narrateur à un autre…» Il demeure des indices, des noms, émaillant un jeu de pistes passionnant renvoyant le randonneur au temps de l’exploration propre aux années d’enfance. «Il semblerait que certaines traces soient restées dans la toponymie, nous indique la guide. Clément, un paysan du coin, m’a dit que le petit oratoire érigé au lieu-dit Les Véroz, <Les Vrais>, c’était pour cette bataille. Non loin, on trouve Les Crévoz, <Les Crevés>, qui serait le lieu où les Sarrasins ont été enterrés.» 

Mais les réponses sont moins nombreuses que les questions. Pourquoi aurait-on enterré les Sarrasins si haut sur le versant si la bataille a pris place à l’entrée du village? Cet épisode se serait-il alors déroulé avant le grand éboulement qui rasa le village et poussa à reconstruire l’église de Troistorrents en un lieu plus sûr, près des gorges de la Tine? Et cet oratoire a-t-il réellement été érigé pour commémorer cette bataille? 

«Lors de l’écriture de notre livre, nous avons appris que des oratoires étaient parfois construits pour des raisons privées, pour marquer le souvenir d’une personne disparue par exemple», complète Nathalie Nemeth-Défago alors que nous surplombons la Vièze. L’accompagnatrice marque un temps d’arrêt, comme perdue dans ses pensées. «Si j’étais Hugonette, voyant les Sarrasins aussi haut dans la vallée, je les aurais laissé filer vers Morgins…» L’être humain se nourrissant de ses propres légendes, qui nous dit que ce n’est pas là ce qui s’est réellement passé?

«Cette voix fraîche comme l’eau des sources sur la mousse verte!»

«(...)Elles étaient deux cents à peine, mais toutes fraîches, toutes jolies: des joues un peu hâlées, des dents blanches, des yeux rieurs, de lourdes tresses brunes, blondes ou noires qui voltigeaient sur le dos. Hugonette avait fait choix des plus avenantes... Les autres étaient restées à l’église avec les bonnes vieilles, et elles disaient des patenôtres, cependant que leurs sœurs descendaient en chantant et en riant comme de petites folles. Les Sarrasins se hâtaient. Ils avaient un peu perdu la tête, ils riaient d’ouïr les virelais et les noëls si joyeux des jouvencelles. On les accueillait donc comme des libérateurs, puisque on envoyait en ambassade ce gracieux bataillon. Dès que les jeunes femmes de Trois-Torrents aperçurent les barbares, Hugonette donna un signal et toutes s’arrêtèrent. Elles prirent des fleurs à leur corsage et les montrèrent aux Sarrasins. Ils virent le joli geste, et, pour applaudir, ils poussèrent tous à la fois de tels hourras que le Val d’Illiez tout entier entendit ces clameurs. On aurait dit des grondements de tonnerre, et les hommes de Trois-Torrents et ceux des autres villages de la vallée, quoique bien cachés dans les bois, étaient loin d’être rassurés. Les barbares grimpaient comme des chamois; ils approchaient du bataillon d’Hugonette, et, tout en courant, ils continuaient à lancer leurs hourras. Ils arrivaient. Hugonette fit signe aux barbares de s’arrêter. Tous firent halte, tous se turent, et, dans le grand silence de la vallée recueillie, Hugonette chanta; c’était une complainte lente et grave en vieux romand du Valais. Elle éleva ses fleurs vers le ciel; toutes ses compagnes imitèrent son geste. Oh! cette voix de jeune fille; cette voix fraîche comme l’eau des sources sur la mousse verte! Des barbares pleuraient, d’autres joignaient les mains. , disaient-ils. Elles entonnèrent alors en chœur la même complainte lente et grave, et, sur un nouveau signal d’Hugonette, elles descendirent en chantant, deux à deux, vers les Sarrasins (…)»
Source: «Notre beau Valais - Œuvres choisies de Jules Gross», éd. Victor Attinger, 1933.

Bio express de Nathalie Nemeth-Défago

2009
Lancement des Vagabondes, randonnées et ateliers nature (www.lesvagabondes.ch).

2011
Brevet fédéral d’accompagnatrice en montagne.

2018
Diplôme de l’École lyonnaise de plantes médicinales (ELPM).

2023
Publie avec France Schmid et Jean-Michel Delmotte «La vallée d’Illiez – ses histoires, ses plantes et ses traditions racontées en quatorze randonnées».

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