Tu es né poussière, tu deviendras compost

La croque-mort veveysanne Sarah Joliat milite pour la légalisation de l’humusation, notamment avec son Association Humusation Suisse. | L. Menétrey

Pratiques funéraires
L’humusation fait son chemin dans le canton de Vaud. Depuis quelques mois, un projet du CHUV mène des premiers tests en plein air sur un site tenu secret. Éclairage sur ce procédé qui transforme le corps humain défunt en terre.

L’inhumation ou la crémation. Aujourd’hui, en Suisse, ce sont les deux seules options de sépulture possibles. Toutes deux sont toutefois pointées du doigt pour leur impact environnemental. L’inhumation est la mauvaise élève: elle a un coût écologique que ce soit en termes de fabrication et d’utilisation de composants chimiques pour les cercueils ou de transport. Selon une étude des services funéraires de la Ville de Paris de 2017, elle génère 800 kg de CO2 par cercueil. La crémation, elle, consiste à brûler un corps pendant plus d’une heure dans un four à 800 degrés. Elle est par conséquent énergivore.
Autre enjeu notable: la saturation des cimetières. Avec la croissance démographique, certains cimetières peinent à avoir assez de places pour les morts. Si la situation reste relativement stable dans la région, elle est plus sensible dans les grandes villes, comme Genève.
Face à ces défis, particuliers et associations militent pour une troisième voie: l’humusation. Dans ce processus contrôlé en extérieur, les dépouilles mortelles se métamorphosent en humus en environ douze mois.
Directrice des Pompes funèbres du Léman, Sarah Joliat était initialement sceptique quant à cette pratique. Mais en découvrant que des associations militaient pour l’humusation en Belgique, elle décide de s’y intéresser. Le déclic survient notamment en remplissant sa propre prévoyance funéraire: «Je devais cocher entre inhumation et crémation, mais aucune des deux ne me convenait. J’ai donc décidé de me pencher sur la question.»

Le microbiote en action
Penchons-nous y justement. En quoi consiste concrètement ce processus d’humusation? Après la cérémonie – qui se fait de manière usuelle avec un cercueil temporaire – le corps du défunt est enveloppé d’un linceul biodégradable et déposé sur un lit de 25 cm de matière végétale. Le processus d’humusation peut ensuite débuter hors sol, dans une butte qui favorise l’oxygénation et la décomposition.
La transformation se déroule en deux phases sur une année. La première, d’une durée d’environ trois mois, permet la décomposition des tissus. «Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les vers qui mangent les tissus humains, mais bien nos propres bactéries. On s’auto-transforme grâce à notre notre microbiote en quelque sorte», explique Sarah Joliat. Grâce aux végétaux, la température peut monter jusqu’à 70 degrés, ce qui permet d’hygiéniser l’ensemble du processus tout en éloignant les animaux. Et quid des potentielles mauvaises odeurs lors de la décomposition? Sarah Joliat se veut rassurante. «Certaines personnes font l’amalgame avec le compost du jardin qui pue. Là, ça sent la terre fraîche.»
Après cette période, la butte est ouverte afin de retirer les éléments non biodégradables, comme les plaques métalliques, les vis ou les prothèses. Les os et les dents sont alors broyés, comme c’est déjà le cas lors d’une crémation, puis replacés dans la butte pour la seconde phase, qui dure environ neuf mois.

Rendre à la terre ce qu’elle nous a donné
Active dans le domaine funéraire depuis une vingtaine d’années, Sarah Joliat est convaincue par ce processus cyclique qui se veut «plus doux» que les méthodes traditionnelles. Elle a fondé Humusation Suisse en 2021, une association qui compte aujourd’hui près de 200 membres, dont Eric Balsiger. Ce Veveysan de 59 ans, moniteur d’auto-école, espère que l’humusation sera légale de son vivant.
«Quand un animal sauvage meurt dans la forêt, il se décompose au sol. C’est un cycle naturel, on vient de la terre et on y retourne, glisse l’adepte de permaculture. On exploite la terre toute notre vie, la moindre des choses est de lui rendre quelque chose lorsque l’on s’en va.»
Malgré un intérêt croissant à son égard, ce mode de sépulture ne fait pas l’unanimité. «On m’a dit un jour: <C’est une atteinte à la paix des morts!>, mais il n’y a en réalité rien de plus respectueux pour le corps, estime Sarah Joliat. Avec l’inhumation, c’est tout l’inverse. Il est possible de retrouver des restes humains, même 25 ans après…» La mauvaise décomposition des corps inhumés est une vraie problématique. Dans son entourage aussi, les avis étaient mitigés au départ. «Comme toute chose nouvelle, au début ça rebute. Mais les mentalités évoluent.»

Des questions encore en suspens
Pour l’heure, l’humusation n’est légalement pas reconnue. Une pratique proche, la terramation – une décomposition contrôlée en intérieur – est toutefois autorisée dans certains États américains.
Aujourd’hui, des questions subsistent. Que faire du terreau final, qui contient encore de l’ADN? Les familles pourraient-elles en récupérer une partie? Faut-il imaginer une forêt du souvenir? «Cela doit encore être défini au niveau éthique et législatif», souligne la directrice funéraire. L’humus pourrait-il servir à planter un arbre en mémoire du défunt? Peut-être un jour, mais avant toute légalisation, des analyses devront vérifier la composition de cette terre au niveau sanitaire, microbiologique et toxicologique.

Un test grandeur nature inédit
C’est précisément l’objectif du nouveau projet pilote du CHUV, mené par l’Institut suisse de taphonomie forensique (SHIFT). Depuis l’automne dernier, un site expérimental est consacré à l’étude de biocompostage naturel. «C’est un immense pas, car ça devient concret. Nous sommes chanceux!», se réjouit Sarah Joliat.
Ce projet, prévu sur une durée de quatre ans, bénéficie d’un soutien d’un million de francs du Canton de Vaud. «Il répond à diverses sollicitations des Communes, du Canton et de citoyens. Il a fallu une décennie pour obtenir les autorisations et convaincre de son bien fondé», explique Vincent Varlet, professeur associé à la Faculté de biologie et médecine à l’Université de Lausanne, chargé du projet. Le chercheur se montre toutefois prudent. «Même si les perspectives sont encourageantes, nous ne savons pas encore si nous pourrons satisfaire tous les critères scientifiques que nous nous sommes fixés.» Des sondes thermiques, hygrométriques (ndlr: mesurent la quantité de vapeur d’eau dans l’air) et des analyses de gaz permettront de vérifier que l’oxygénation est suffisante pour éviter tout risque de fermentation.
Cette structure en plein air de taphonomie humaine (ndlr: étude scientifique des processus de décomposition et de transformation d’un corps humain après la mort) est une première en Europe. La localisation de ce site, clôturé et sécurisé, est maintenue confidentielle. D’une superficie de 170 m², ce dernier abrite notamment un laboratoire et quelques bureaux.
Le projet prévoit d’étudier environ cinq corps par an, soit vingt au total. C’est seulement depuis décembre que le programme de donation de corps est ouvert. «Il faut des volontaires», insiste Sarah Joliat. «Mais uniquement des personnes éclairées et conscientes», précise le chercheur. Eric Balsiger, lui, envisage déjà de se porter candidat.

3 questions à Marc-Antoine Berthod

Docteur en anthropologie et professeur à la Haute école de travail social et de la santé Lausanne (HETSL HES-SO), spécialiste des questions de fin de vie.

Qu’est-ce que l’émergence de cette nouvelle pratique dit de nous en tant que société?
- Elle reflète une tendance générale vers l’écologie et la simplicité. On peut y voir une continuité d’un style de vie tourné vers la nature. À la fin du 19e siècle, les gens militaient pour la crémation, afin d’avoir plus de choix. Désormais, en Suisse, c’est devenu la méthode la plus répandue, avec près de 80% des cas. Maintenant, le débat porte sur l’humusation, et demain?

Quels enjeux soulèverait la légalisation de cette pratique?
- Elle pose encore de nombreuses questions, notamment sur le plan juridique. Est-ce qu’un défunt est “recyclable”? Quel est le statut de cet humus, est-ce un déchet comme un autre? Il faut définir un cadre clair, afin de préserver la dignité des défunts. Se posent encore toutes les questions pratiques: comment va-t-elle s’inscrire dans le système funéraire?

Cette pratique pourrait-elle changer notre rapport à la mort?
- Plutôt que notre rapport à la mort, elle change notre rapport au corps mort.

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