Violence en classe : « Ça fait peur, car on a l’impression que l’enfant n’a pas de stop. »

De plus en plus de violence à l’école, même chez les tout petits: le phénomène inquiète la profession, qui se retrouve bien souvent démunie face à ces cas.  | F. Cella – 24 heures

École
À l’heure où des milliers d’écoliers vaudois s’apprêtent à faire leur toute première rentrée, une grande partie des instits balancent entre réjouissance et appréhension. Témoignage d’une enseignante de la Riviera.

«J’adore mon métier», affirme Amélie*. Mais à quelques jours de la rentrée, cette enseignante pour les 4 à 6 ans à Corsier-sur-Vevey et environs ne cache pas une pointe de stress. Lundi, elle fera connaissance avec une dizaine de nouveaux bouts de chou, qui commenceront leur vie scolaire dans sa classe. «Chaque année, c’est un peu une loterie, image-t-elle. On peut avoir dix super loulous avec qui tout se passe bien. Ou alors pas du tout.» Et les premiers jours sont généralement riches en émotions. «Certains enfants sont prêts pour l’école, d’autres ne comprennent même pas ce qu’ils font là.»

Pour des centaines de maîtresses et de maîtres vaudois, cette rentrée 2025 s’accompagne de grandes attentes. Et c’est vers Lausanne que leurs regards sont braqués. Le 16 juin dernier, plusieurs centaines d’instits – dont une grande majorité de femmes – manifestaient devant le Département de l’enseignement et de la formation professionnelle. 

De la « gestion de crise »

Leur revendication principale? La présence d’un deuxième adulte dans chaque classe. Et ce, lorsque les 1p et 2p sont réunies, soit quatre matinées par semaine. Cela permettrait selon eux de mieux faire face aux «comportements problématiques» de certains écoliers. «Notre métier s’apparente de plus en plus à de la gestion de crise», alertait un collectif de profs dans une pétition remise l’année dernière au Grand Conseil (voir encadré).

Alors qu’elle s’applique à écrire les prénoms qui orneront les incontournables crochets porte-manteaux, Amélie dit se sentir encore un peu «préservée». «En comparaison avec d’autres établissements vaudois, ce n’est pas la rentrée la plus délicate, dit-elle. Ici, nous avons une grande majorité d’enfants francophones. À Vevey par exemple, ce sera sans doute un peu différent.» Et de saluer aussi le côté «hyper réactif» de sa direction, qui sait utiliser les aides disponibles à bon escient. «Ce n’est pas forcément le cas de toutes les écoles.»

À deux, c’est mieux

Deux enseignants par classe? Une mesure «nécessaire», selon elle, lorsqu’il y a des enfants à besoins particuliers. Mais aussi «profitable» dans les classes qui vont bien. «Quand vous êtes seul avec une vingtaine d’enfants, vous ne pouvez pas être là pour tout le monde», explique Amélie. «Il y a les élèves qu’on remarque, car ils sont très bons, ceux qu’on remarque, car ils ont des difficultés. Et il y a une espèce de milieu, avec des enfants assez bons et qui ne dérangent pas. Ceux-là, on a malheureusement tendance à les laisser dans une forme d’autonomie.»

«À deux, poursuit-elle, on a aussi un second point de vue sur les enfants, ce qui est précieux. Et si certains élèves ont des troubles de l’attention ou trop de stimulation, la deuxième personne peut sortir avec eux pour s’aérer l’esprit.» 

À ses yeux, les deux premiers mois d’école sont particulièrement éprouvants. «C’est toujours une période très lourde, car il faut s’adapter à chaque enfant, établir un lien. Jusqu’aux vacances d’octobre, on nage un peu. C’est surtout durant ce temps consacré à la socialisation que le co-enseignement serait vital.»
Quand la violence s’immisce

Une autre préoccupation vient s’ajouter à ce tableau déjà fragile: les comportements violents de certains petits écoliers. En juin dernier, la Société pédagogique vaudoise (SPV) lançait un cri d’alarme. Dans une résolution, elle disait constater «une augmentation du nombre d’élèves, y compris très jeunes, avec des comportements violents ou oppositionnels». 

«Depuis 2019 environ, on a des collègues qui nous parlent de ça», indique Gregory Durand, président du syndicat. «Est-ce que le Covid a contribué à ce phénomène? Je n’ai pas les compétences pour y répondre. Nous demandons notamment qu’un monitoring transparent soit mis en place par le Canton, afin d’y voir plus clair.»

Pas de mode d’emploi

La violence en classe, Amélie y a été confrontée. «Il y a plusieurs années, j’ai eu un élève qui était très violent», raconte-t-elle la voix assombrie d’un voile de gravité. «Il était quasiment tout le temps dans l’agressivité. Un jour, il m’a même lancé un coup de pied.» Des gestes qui, selon elle, peuvent par exemple s’expliquer par des traumatismes liés à la guerre ou par une manière d’éduquer différente. 

Quoi qu’il en soit, c’est toujours un sentiment d’impuissance qui prédomine face à ce genre de comportements. «Ça fait peur, car on a l’impression que l’enfant n’a pas de stop. On ne sait jamais comment il va réagir, on ne sait pas ce qu’il faut faire. Et c’est compliqué vis-à-vis des autres élèves, qui finissent par l’éviter, car ils sont effrayés.»

«Il y a aussi les enfants à besoins particuliers qui font parfois de grosses crises. Les autres restent choqués. Il faut alors tout expliquer au groupe.» Et de conclure: «Il y a plein de choses à gérer et finalement peu de temps pour enseigner.» Pas de quoi pour autant décourager Amélie, qui reprendra le chemin de l’école lundi. Avec un peu d’appréhension, certes, mais une très grande dose de plaisir.

*Prénom d’emprunt

Le 16 juin dernier, un demi-millier d’instits ont manifesté dans les rues de Lausanne pour demander davantage de moyens.  | Y. Genevay – 24 heures

Attentes plus grandes cette année

La mobilisation des profs 1p-2p, le 16 juin dernier à Lausanne, a porté ses fruits. Si en mars, le Grand Conseil vaudois a balayé la pétition qui demandait deux enseignants par classe, des négociations semblent pouvoir s’engager entre l’État et les syndicats. «Nous avons pu obtenir la mise sur pied d’une plateforme qui réunira tous les partenaires trois fois par année, afin de discuter de la problématique de l’entrée à l’école», se réjouit Gregory Durand de la Société pédagogique vaudoise. «Les attentes des enseignants sont donc plus grandes cette année, il faut que cela se concrétise.» Contactée à ce sujet, la Direction générale de l’enseignement obligatoire (DGEO) se refuse à toute précision avant la traditionnelle conférence de presse de la rentrée scolaire, qui doit se tenir justement cet après-midi à Lausanne. «Les prochaines étapes concernant nos mesures pour les classes 1p-2p seront annoncées à cette occasion», indique sa déléguée à la communication Lise Leyvraz Dorier. Qui rappelle que «beaucoup de choses ont déjà été faites». «Actuellement, la moitié du temps où la classe est au complet, il y a deux adultes accompagnants.» Et la communicante d’indiquer que «chaque établissement a pu bénéficier de financements et moyens supplémentaires pour ses classes 1p-2p» lors de la précédente rentrée.

" Est-ce que le Covid a contribué à ce phénomène? Je n’ai pas les compétences pour y répondre. Nous demandons qu’un monitoring soit mis en place par le Canton, afin d’y voir plus clair"

Gregory Durand
Président de la Société pédagogique vaudoise.