
Laurence Voïta s’est dite parfois «énervée» par son personnage principal. «Il m’est arrivé de vouloir la lâcher.» | DR
Il prétendait s’appeler Charles Garain. Charles «Guérin», écrirait-on sans doute aujourd’hui. Près de deux siècles et demi après sa mort, ce nom résonne encore comme une énigme. Qui était donc ce mercenaire suisse de 17 ans, fauché par un boulet de canon anglais le 26 décembre 1781 sur l’île de Minorque, alors qu’il servait dans les troupes du roi d’Espagne? Ou plutôt qui était-elle? Sachant que sur son lit de mort, le jeune soldat s’est révélé être une femme.
À la recherche de la soldate
C’est autour de ce mystère entièrement préservé que l’auteure veveysanne Laurence Voïta a tissé la trame de son dernier ouvrage, intitulé «La Gingolaise». Dans les registres officiels du régiment suisse de Betschart, Charles Garain était décrit comme venant de Saint-Gingolph. «Natif de S. Gengu, dans la République de Wallay», indique plus précisément la seule source historique attestant de son existence, un récit espagnol de 1782.
«C’est en faisant des recherches pour l’écriture d’une nouvelle que j’ai lu trois lignes concernant cette femme soldat», raconte Laurence Voïta. Depuis, la mystérieuse combattante n’a plus quitté l’esprit de la femme de lettres, qui a voulu en savoir plus sur ce parcours hors du commun et sur les motivations qui en sont à l’origine.
D’une virée à Saint-Gingolph – où personne n’a jamais entendu parler de ce personnage historique – Laurence Voïta ne reviendra qu’avec un faible butin: un article de 1983 écrit par l’historien Michel Galliker. Ces quatre pages sont elles-mêmes fondées sur le récit espagnol de 1782, encore plus court, dans lequel sont mis en lumière les circonstances de la mort de Charles Garain, sa bravoure au combat et la révélation surprise de son genre véritable.
Toute une vie à réécrire
Face à ces innombrables zones d’ombre, l’auteure décide d’imaginer la courte, mais intense vie qu’aurait pu vivre la jeune aventurière chablaisienne, que la Veveysanne décide d’appeler Marie Anne. Et qui, selon toute vraisemblance, serait en vérité native d’un hameau montagnard de Haute-Savoie, Nicodex. C’est lors de son enrôlement à Monthey en décembre 1780 qu’elle se serait présentée comme habitante, ou plutôt comme habitant de Saint-Gingolph, Valais.
Pour faire coller la fiction à ce peu de matière existante, Laurence Voïta s’est longuement et solidement documentée sur ce que pouvait être la vie quotidienne au XVIIIe siècle dans nos régions. Un plongeon dans cette époque lointaine qu’elle assimile à un voyage en soi. «Parmi les découvertes qui m’ont impressionnée, il y a par exemple le fait qu’en 1777, douze ours ont été tués dans le seul district de Saint-Maurice. Ce qui signifie qu’il devait y en avoir beaucoup plus qui se promenaient dans la forêt!», souligne-t-elle.
Mais pourquoi ce goût de la guerre ?
Pour l’auteure, qui place habituellement ses récits dans le contexte de l’actuelle Riviera vaudoise, cette dimension historique est une première. Mais pas uniquement. «D’habitude, j’invente mes personnages. Et là, je dois dire que c’est troublant d’être avec un personnage qui a existé. Il y a un attachement autre. C’est une forme de responsabilité de le remettre dans notre vie.»
Et puis, outre les interrogations «pratiques» liées à la vérité dissimulée de Charles Garain – comme les menstruations ou le fait d’aller aux toilettes – l’auteure concède être encore très taraudée par le côté joyeusement va-t-en-guerre de la jeune femme soldat. «Cela m’échappe complètement.» Il s’agit d’ailleurs d’un des seuls traits de personnalité que le texte historique met en lumière. «Lors de l’écriture du livre, j’avais parfois envie de la lâcher. Je lui disais: <Tu m’énerves à être contente de te battre!>.» Un goût pour le fusil, qui, heureusement pour nous lecteurs, n’a pas surpassé la pugnacité de celle qui se bat avec les mots.
