
L’exposition brosse un très large portrait de la production de Zep, des dix-huit albums de Titeuf à ses affiches pour les grands festivals de musique en passant par «Happy Sex», «Happy Rock» ou les sublimes «Ce que nous sommes», «Un bruit étrange et beau» ou encore «The End». Une rétrospective passionnante où l’on peut même apprendre à dessiner le garçon à la mèche blonde. Photos : Patrice Genet
Entre les deux Philippe – Duvanel, le directeur du Château de Saint-Maurice, et Chappuis, alias Zep –, c’est l’histoire d’une amitié qui dure depuis quinze ans, depuis cette grande exposition qui les avait réunis au Mudac à Lausanne. Alors quand il a fallu trouver un thème pour la 20e saison des expositions de narration dessinée au Château, le premier nommé, devenu entre-temps l’éditeur de Titeuf chez Glénat, n’a guère hésité.
Et samedi 6 avril, c’est – déjà – la foule qui se pressait à Saint-Maurice pour le vernissage d’une exposition de sept mois. Avec une joie sincère, presque enfantine, Zep s’est prêté au jeu de l’interview. Un entretien dont la fille de votre serviteur a voulu poser la première question…
Pourquoi avez-vous créé Titeuf?
– Mon métier est de créer des personnages et de raconter des histoires. Et souvent, on crée des personnages qui durent l’espace d’une page. On ne sait pas la vie qu’ils vont avoir. Titeuf a été un personnage parmi beaucoup d’autres à une époque où j’inventais plein de projets, que j’essayais de placer chez des éditeurs ou dans des journaux. À un moment, j’ai eu envie de raconter des souvenirs d’école. J’ai dessiné mes copains, Hugo, Manu, Nadia… Et au moment de me dessiner, je me suis dit que j’allais vite être coincé à raconter uniquement des souvenirs personnels. J’ai trouvé plus intéressant d’inventer un personnage pour pouvoir aussi raconter plein de choses qui ne me sont pas arrivées. C’est parti comme ça. Je ne pensais pas alors que j’allais faire 1’000 pages de Titeuf. Et l’histoire dure depuis plus de 30 ans…
(Le journaliste reprend la main) J’avais 10 ans au moment de la sortie du premier tome de Titeuf, ma fille en a 11 aujourd’hui. Vous traversez les générations…
– Oui… Il y a quelque chose dans la bande dessinée qui est de l’ordre de la transmission. Une BD qu’on a aimée, on a envie de la faire lire à nos enfants. Titeuf se transmet ainsi. J’ai des nouveaux lecteurs tout le temps. Certaines histoires sont datées, mais il y a quelque chose dans le personnage qui fait qu’il traverse un peu le temps.
L’école de 1993, ce n’est pas celle des années 2020. La vie des préaux a changé. Comment reste-t-on à la page?
– J’ai élevé cinq enfants, j’ai donc été aux premières loges. Et Titeuf parle certes un peu de ce qu’il se passe à l’école, mais l’idée de base était celle d’un enfant qui allait commenter l’actu avec une naïveté enfantine, mais aussi avec pertinence, parce qu’il dit des choses que les adultes n’osent pas dire. En 92, c’était la guerre des Balkans, il y avait une grande crise en Europe, beaucoup de gens étaient dans la rue, il y avait le sida. Comment réagit-on à ces sujets durs quand on a 10 ans? Dès le départ, je voulais cette liberté de ton, qui a donné le style de la série. C’était nouveau à l’époque, parce qu’une BD familiale devait ne pas aborder certains sujets. J’avais un pied dans la BD et le dessin de presse, je bossais avec Mix & Remix, Chappatte, Valott,… J’avais envie de faire une BD ancrée aussi dans le social.
Vous n’êtes pas l’auteur que de Titeuf – cette expo le montre encore. Comment transcende-t-on un tel personnage?
– On n’y arrive pas, mais ce n’est pas grave (rires). Une grosse moitié de l’expo est consacrée à Titeuf, et c’est à l’image de la place qu’il a prise dans ma vie. La majorité de ma carrière a été consacrée à ce personnage, et son succès m’a permis de faire plein d’autres choses. Je lui en suis reconnaissant. C’est l’arbre qui cache la forêt… mais parfois c’est assez sympa de découvrir la forêt!
Une rétrospective, c’est une consécration ou un coup de vieux?
– C’est plus un coup de vieux, parce que généralement, une rétro, c’est quand on est mort. Ça a un côté un peu étrange: vous allez trier vos archives et les mettre en perspective, comme si ça s’arrêtait là. Alors que ces quinze derniers jours, j’ai encore fait plein de dessins. Je suis un enfant gâté, j’ai déjà eu une bonne demi-douzaine de rétros depuis celle d’Angoulême en 2005. C’est beaucoup de travail, parce que tout à la fois on remplit les tiroirs et on est en train de les vider. Et c’est le moment où on regarde ses dessins. Je ne relis pas forcément mes anciens albums, je suis tout le temps en train d’avancer, et souvent dans l’urgence. Là, on ressort tout et on le met contre les murs. C’est le moment où on mesure tout ce qu’on a fait. C’est assez vertigineux…
En trente ans, est-ce que le regard du grand public sur la BD a changé?
– Oui. Il y a trente ans, la BD était populaire, mais peut-être pas aussi transgénérationnelle qu’aujourd’hui. Pour les plus de 40 ans, cela restait un truc pour les enfants, et c’était un public spécialisé qui s’y intéressait. Le manga a changé beaucoup de choses. Il y a tout un public nouveau, jeune, qui est arrivé. Peut-être que Titeuf a participé aussi à ça. Aujourd’hui, avoir une expo sur de la bande dessinée, tout le monde est ok avec cette idée. Il y a 30 ans,on nous riait au nez. Maintenant, c’est acquis qu’il y a de la BD pour tous les âges et tous les publics.
Le dessin, ce n’est pas que divertir, c’est aussi faire réfléchir: c’est un peu la vision de Philippe Duvanel. Vous la partagez?
– Oui. Je fais de la bande dessinée de divertissement, mais je trouve que la BD est encore mieux quand elle nous fait réfléchir. J’aime mélanger des sujets plus graves et plus légers, ouvrir le dialogue. Le dessin peut aider à transformer des situations. J’ai découvert ça à l’école, lors d’une bagarre qui s’organisait entre deux chefs de bande, et qui s’annonçait assez sanglante. J’avais fait un dessin drôle là autour. Les deux groupes l’ont vu et se sont marrés… La bagarre n’avait plus lieu d’être. Je me suis dit qu’il y pouvait y avoir un truc pacifiant dans le dessin – pas toujours, on l’a vu avec «Charlie Hebdo». Mais si on arrive à faire rire des gens ensemble autour de quelque chose, je pense qu’on peut gagner quelque chose dans notre humanité.
Sur l’affiche de l’exposition, on peut voir représenté Bob Dylan guitare à la main sur le pont devant le château. La musique, pour vous, ça représente quoi?
– J’ai toujours fait de la musique, toujours joué dans des groupes, mais longtemps c’est resté une activité confinée au temps qu’il me restait en dehors du dessin. Depuis l’an dernier, avec The Woohoo (ndlr: duo pop folk qu’il a monté avec sa compagne Valérie Martinez), c’est la première fois que je donne un peu plus de temps à la musique. J’avais fait les dessins du dernier album de Goldman, du dernier album de Renaud, j’avais fait Sol en Cirque, j’ai souvent été dessinateur de coulisses, à Paléo, au Montreux Jazz. Souvent, le dessin m’a permis d’être un peu aux premières loges de la musique. Et là encore: dès le départ, j’ai fait le journal de l’album en BD… et maintenant ce journal passe dans «Rolling Stone» (ndlr: magazine musical de référence)…
Musique et dessin sont indissociables…
… et je n’ai pas envie de les dissocier. Je crois assez à ce que Charlélie Couture appelait l’art total. Quand tu es artiste et que tu as envie d’exprimer quelque chose, quel que soit l’outil qu’on te donne sur le moment, tu vas l’utiliser pour t’exprimer, que ce soit un crayon, un piano ou autre chose. S’il n’y a rien, tu vas danser, faire du théâtre, imaginer de la poésie dans ta tête. Et parfois, c’est l’outil qui est le déclencheur. Comme disait Franquin: «Il faut faire confiance à l’intelligence de la main.»
