« Nous sommes dans une bataille de titans qui se joue au ralenti »

Si l’entreprise Syngenta a pris des mesures pour cesser de rejeter du triazole dans le Rhône, quelque 60 tonnes de cette substance restent présentes dans le Léman. Or, les stations d’épuration sont actuellement dépourvues de technologies éprouvées. La solution avancée? Diluer l’eau de source et l’eau du lac pour atteindre un seuil acceptable et diffuser l’eau potable dans les communes.  | N. Desarzens

Micropolluants
Voilà bientôt une année qu’une contamination au triazole dans le Rhône a été détectée. Si l’entreprise responsable Syngenta dit agir en amont, la présence de cette substance dans le Léman reste pour l’heure un problème insoluble.

Brûler les eaux contaminées: voici la solution déployée depuis près d’une année par la multinationale sur son site montheysan pour cesser de déverser dans le Rhône ses rejets contenant un taux de triazole dépassant les normes fédérales. Une action que Syngenta «finance», précise le Service de l’environnement valaisan. 

«Le principe du pollueur-payeur pourra s’appliquer dans tous les cas où cela s’avèrera nécessaire», détaille encore Yves Degoumois, adjoint de la cheffe du service. Parallèlement à cette procédure, Syngenta dit travailler «en étroite collaboration et en toute transparence avec le Canton du Valais pour trouver des solutions». 

Dans cette optique de transparence, comment cette dernière justifie le fait d’avoir recouru  contre la Ville de Lausanne dans sa qualité de partie prenante dans la procédure administrative valaisanne? Syngenta invoque des «raisons évidentes de concurrence».

Pour rappel, son recours a pour effet de bloquer l’accès au dossier pour Lausanne et les 30 Communes et quatre distributeurs d’eau vaudois qu’elle représente. «Nous sommes dans une bataille de titans qui se joue au ralenti, déplore Pierre-Antoine Hildbrand, municipal lausannois chargé de l’eau. Mais les distributeurs sont déterminés à défendre leurs droits et ceux des consommateurs.» 

Pas de technologie optimale

Si les recherches ont permis d’établir que ce micropolluant émanait principalement de l’usine Syngenta, sur le site chimique de Monthey, c’est aux distributeurs d’or bleu de prendre des mesures pour réduire la quantité de cette substance dans les réseaux de distribution d’eau potable, à savoir: assurer qu’elle ne dépasse pas une teneur de 0,1 microgramme de triazole par litre. Or, l’eau du Léman pompée par certaines communes est actuellement trop polluée pour être consommée, et les Services industriels doivent trouver des solutions pour se conformer aux exigences légales. 

Regroupant neuf des douze communes du district de la Riviera-Pays-d’Enhaut, la mesure actuellement mise en œuvre du SIGE «consiste à optimiser le mélange entre l’eau du Léman et l’eau des sources, afin de limiter la concentration de 1,2,4-triazole dans l’eau distribuée», précise sa directrice Danila Aimone. Et d’ajouter qu’à ce jour «il n’existe aucun traitement spécifique de l’eau du Léman, faute de technologies éprouvées».

Levée de boucliers politiques

En bout de chaîne, les distributeurs d’eau n’ont ainsi d’autres choix que d’adapter leurs filières de traitement, alors que l’entreprise responsable est, elle, sommée de stopper ses rejets dans le Rhône. En résumé, à ce stade, c’est alors aux Communes, et donc aux contribuables, de supporter les coûts de cette pollution. 

Une inégalité de traitement jugée intolérable par plusieurs politiciens. «Traiter la pollution à la source, certes. Mais que faire des eaux polluées présentes dans le Léman?», interpelle par exemple Elodie Lopez, conseillère communale et députée décroissance alternatives. Pour rappel, plus de 60 tonnes de 1,2,4-triazole ont été rejetées dans le Rhône. Selon la coprésidente du groupe de la gauche radicale au Grand Conseil, «le bien commun semble peser bien moins lourd que les intérêts économiques de la multinationale».

La Veveysanne fait d’ailleurs partie des 80 députés de tous bords politiques ayant déposé une résolution au Parlement le 12 mai dernier. Ce texte somme le Conseil d’État d’organiser rapidement une réunion avec les autorités fédérales, les autorités compétentes sur la question dans les cantons de Genève, Vaud et Valais, la Commission internationale pour la protection des eaux du Léman (CIPEL), ainsi qu’avec les comités des réseaux de distribution d’eau potable vaudois. Objectif: trouver des solutions.

Une action bien loin d’être suffisante pour Elodie Lopez. «Nous abordons ce problème comme un cas isolé, alors que c’est l’expression d’une problématique systémique en matière de protection des eaux. Le risque, c’est que les collectivités publiques vont jouer indéfiniment au chat et à la souris avec les multinationales.» 

Contacté, l’Office de la consommation (OFCO) – responsable de la sécurité alimentaire et de l’eau potable dans le Canton de Vaud – temporise, en raison de la pause estivale et politique. «La réponse à la résolution est pendante», nous dit-on. Il faudra donc attendre le début du mois de septembre pour connaître le plan d’action envisagé par le gouvernement vaudois.

Vers une augmentation du prix?

La commune de Nyon est particulièrement concernée par la problématique. En février dernier, son Conseil communal a décidé d’augmenter sa tarification pour l’eau. Son prix va ainsi plus que doubler d’ici à 10 ans. Une décision prise principalement pour inciter les consommateurs à devenir plus responsables face à une ressource tarissable. 

Interrogé par 24heures, le municipal chargé des Services industriels, Pierre Wahlen, explique que «le 1,2,4-triazole va nécessiter des investissements importants pour les Communes qui s’approvisionnent en eau du lac». Ce qui sera le cas de Nyon, les nappes phréatiques et les sources de la région ne suffisant déjà plus à couvrir l’ensemble de la consommation durant l’été. L’eau du Léman devra donc être davantage pompée.

Ces adaptations sur les infrastructures auront un coût, la SAPAN (Société anonyme pour le pompage et l’adduction d’eau du lac pour la région nyonnaise) devant procéder à d’importants travaux de rénovation. 

Et quid de la Riviera? Est-ce que la région est confrontée à la même situation avec une augmentation du prix de l’eau attendue? «La réponse est simple: non», conclut Danila Aimone.  

Aux collectivités de trinquer ?

Alors que la révision de la Loi fédérale sur la protection des eaux était mise en consultation jusqu’au 12 mars, la Fédération romande des consommateurs (FRC) a fait part de ses inquiétudes quant au principe du pollueur-payeur. «Alors que les principaux pollueurs sont certains secteurs agricoles ou industriels, les hausses sont répercutées sur l’ensemble des consommateurs d’eau potable, indépendamment de leur contribution aux pollutions.» Si la FRC a soutenu la révision de cette loi, c’est que cette dernière pose les bases d’une eau potable durable et de qualité, «dans un contexte où certains acteurs voudraient au contraire affaiblir sa protection».

Chronologie du cas 1,2,4-triazole

Sept. 2025: Découverte du 1,2,4-triazole dans les eaux du Léman.

Oct. 2025: Le Service de l’environnement valaisan requiert que les rejets de 1,2,4-triazole dans le Rhône ne doivent pas induire des concentrations supérieures à 0,01 µ g/L.

4 nov. 2025: La Ville de Lausanne obtient la qualité de partie à la procédure administrative valaisanne.

12 mars 2026: Fin de la mise en consultation sur la révision de la Loi fédérale sur la protection des eaux et l’ordonnance sur la protection des eaux.

16 mars 2026: Syngenta fait recours, bloquant de facto l’accès au dossier à la Ville de Lausanne et les entités qu’elle représente.

12 mai 2026: Dépôt de la résolution interpartis «Contamination des eaux du Léman au 1,2,4-triazole» au Grand Conseil vaudois.

7 juin 2026: Interpellation urgente des Verts valaisans sur la pollution au triazole.

Sept. 2026: Réponse pendante à la résolution déposée au Grand Conseil vaudois.

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