« Un plieur de genoux à l’élégance rétro »

Décontracté, le Genevois Christian Schneebeli a découvert Torgon enfant, grâce à son père, et y a vécu la majorité de sa vie / Photo : L. Grabet

Torgon
Au fil de cette série hivernale, nous avons redécouvert des stations emblématiques de notre région dans le sillage d’une figure du cru. Dans ce dernier épisode, nous dévalons les pistes avec le télémarkeur Christian Schneebeli.

«Pardonne aux surfeurs et aux skieurs d’avoir cru au bonheur». Cette phrase amusante, aux faux accents bibliques, est brodée sur la veste de Christian Schneebeli à hauteur du cœur que le sexagénaire a grand. C’est la devise historique de la  «Linleu Lenla». Soit l’amicale des férus de télémark de Torgon et de la station française voisine et amie de la Chapelle d’Abondance, aujourd’hui en sommeil. Christian Schneebeli est une figure romande de la discipline.

À Torgon, les «plieurs de genoux» ou «talons libres», leurs deux truculents surnoms, sont rois. Ou tout au moins le furent-ils de la fin des années 90 au milieu des années 2010. «La seule manche de Coupe d’Europe ayant jamais été disputée dans l’histoire l’a été à Torgon lors de la mythique Tournée des 3 Bouteilles. Cette manche a plusieurs fois été organisée chez nous mais elle n’a pas survécu au  Covid». Celui qui est né à Genève voici 66 ans désigne au loin la piste «Djeu des Têtes». En ce jeudi ensoleillé, il faut faire preuve d’un peu d’imagination pour visualiser la chose car cette magnifique piste rouge est verte prairie depuis plusieurs semaines déjà. La moitié du domaine skiable est malheureusement fermée.

Mais quand la neige est au rendez-vous en quantité raisonnable et que la société de remontée mécanique ne dépose pas le bilan à l’orée de la saison comme ce fut le cas en octobre dernier, Torgon est sans aucun doute le secret le mieux gardé des Portes du Soleil Suisse.

«Notre station est fort peu mise en avant dans la communication de Région Dents du Midi», s’étonne d’ailleurs Christian Schneebeli, sans savoir s’il faut s’en réjouir ou s’en plaindre. Elle ne manque pourtant pas d’atouts. À commencer par une fréquentation modeste et donc agréable.

Pas trop de monde et pas trop cher
Première entrée suisse sur le domaine des Portes du Soleil, Torgon offre d’époustouflantes vues panoramiques sur le Mont Blanc, les Dents-du-Midi, la Vallée du Rhône, les Cornettes de Bise ou encore le Léman. Elle est même l’une des très rares stations où l’on peut skier en admirant à la fois le lac, les Rochers-de-Naye et Thollon, en France voisine. «Et puis, il y a peu de monde sur les pistes car c’est pour beaucoup un lieu de passage vers Châtel, Avoriaz et les autres grandes stations du domaine…», explique Christian Schneebeli. Un jour de ski à Torgon-La Chapelle coûte ici 40 francs contre 30 de plus sur les Portes du Soleil. Et le secteur «Liberté» représente 130 km de glisse entre les stations de Châtel, La Chapelle et Torgon. Il y a donc de quoi faire!

La piste «Col de Croix» est l’une des plus belles du secteur. À proximité, un itinéraire à ski balisé et sécurisé s’offre aux amateurs de freeride. Et au sommet, le bien nommé restaurant «Le Panoramique», posé sur la Tête du Tronchey (1916 m) nous invite à une pause contemplative et désaltérante. L’occasion pour notre guide au physique de gentil «biker» de nous résumer son histoire d’amour avec Torgon autour d’un bon verre de Johannisberg. «Mon père Raymond était fou de ski et a racheté une vieille ferme à Torgon quand j’avais 5 ans. J’y habite depuis que j’en ai 20. Je me suis tant amusé ici! J’y ai été chauffeur de car, déneigeur et enfin concierge pour une riche famille saoudienne. Tout cela m’a permis de beaucoup skier et de profiter de la vie.»

Plutôt Mont Linleu ou Mont Lenla?
Une fois de retour sur le plateau reliant Torgon à Châtel et Morgins, Christian Schneebeli enchaîne les virages avec une élégance rétro et un plaisir manifeste. «Et si le télémark était un épicurisme?» s’interroge-t-on malgré nous en l’admirant. Les pentes modestes de ce coin procurent du plaisir et évoquent un peu une zone glaciaire bien qu’on soit à moins de 2’000 m d’altitude. «Quand le télésiège de la Jorette tournait encore, on pouvait voir au printemps la vallée verdoyante alors qu’on était dans la neige empli d’une trompeuse impression d’évoluer sur un 4000», explique le Torguenioud ravi. Pour mémoire, la remontée vieillissante qui donnait accès à la plus belle piste du domaine a été  fermée soudainement en 2015 par l’Office fédéral des transports. «C’était après un incident mécanique sans conséquence. Cela avait fait la Une du Matin», se rappelle Christian Schneebeli.

Au sommet de la Tour de Don, une immense corniche sculptée par le vent menace gracieusement la vallée. «En 2021, la rupture d’une autre corniche au sommet du Linleu (appelé aussi Lenla par les résidents de la Chapelle) avait coûté la vie à un guide de montagne bas-valaisan de 56 ans», se souvient le Chablaisien. Un ange passe en forme de minute de silence. Remonte alors à la surface une autre histoire moins tragique mais tout autant spectaculaire. Celle du criminel et roi de l’évasion Walter Stürm (1942-1999) dont l’une des huit cavales s’était terminée à Torgon. «Les policiers de la sûreté, qui l’avaient pincé, avaient sérieusement arrosé leur succès dans un bistrot sur les pistes et j’avais dû les escorter de près jusqu’en bas», se souvient amusé Christian Schneebeli.

Patrie du handiski
Torgon, c’est aussi en un sens le lieu de naissance du handiski à la fin des années 70. «Mon papa, qui était mécano de métier, y a mis sur pied les premiers prototypes (dont un fut primé au Salon de l’invention). Ces engins ont permis à des personnes paralysées de skier guidées par un valide ou seul. Et je les ai d’ailleurs tous testés sur la Djeu des Têtes!». Un autre passé, plus ancien encore et moins glorieux, ressurgit alors que nous empruntons consécutivement deux téléskis baptisés «Contrebandiers» et «Douaniers». «Pendant le Seconde Guerre mondiale, il y avait un sérieux trafic de tabac et d’alimentation en provenance de France», souligne Christian Schneebeli avant de réaliser qu’il n’avait strictement jamais emprunté jusque-là l’inoffensive remontée pour débutants «Douaniers». Cette première inattendue est célébrée ensuite par un délicieux repas à «The Bistrot», établissement devenu un incontournable depuis sa récente reprise par les frères Jules et Ben Bader, deux Alsaciens gastronomes et attachants. Probablement d’ailleurs l’un des meilleurs moyens de se consoler du manque de neige en cette étonnante saison 2023-2024 à Torgon.

Plus d’infos: www.torgon.ch

La belle histoire Un Napolitain devenu prof de ski

À Torgon, le directeur de l’école de ski locale a commencé à  skier à l’âge canonique de 20 ans. Et pour cause: il est Napolitain comme son accent le trahit aisément! Giuseppe Sammarco a racheté l’ESS pour 400’000 francs. C’était en 2019. 20 ans avant exactement, cet Italien jovial débarquait dans la station chablaisienne. Son papa architecte et sa maman prof d’économie avaient décidé d’acquérir un «appartement  tournant» dans l’un des pyramidaux et iconiques immeubles «Les Crêtes». Leur idée? Y passer quelques semaines chaque été au prix de douze longues heures de voiture. «Mon père avait peur que ses quatre enfants ne se blessent si on se mettait à la glisse», se souvient en souriant le moniteur. «Je m’y suis essayé à 20 ans, d’abord par le snowboard qui me semblait plus attractif, moi l’ancien skateur. Et j’ai immédiatement décidé de devenir professeur. J’ai plaqué mes études en économie à l’université que j’étais pourtant sur le point de terminer. Mes parents ont voulu me tuer! Mais huit ans après seulement, je décrochais ma patente de prof de ski.» Ce sport est alors toute la vie de celui qui est affectueusement surnommé «Peppe». Et il lui a même carrément sauvé la vie! En 2009, le natif de Campanie chute lourdement et enchaîne les tonneaux alors qu’il s’entraîne hors-piste à Torgon. Mais cet accident nécessite une hospitalisation au cours de laquelle on découvre au Transalpin un cancer de la thyroïde. Aujourd’hui, il est remis. Son frère Carlo-Alberto s’est installé lui aussi à Torgon où il gère le bistrot «Le Tseudron» aux pieds des pistes. Malgré le Covid, les différentes guerres à l’international et le manque de neige, Giuseppe ne se décourage pas. Son école affiche malgré tout entre 3000 et 4000 heures de cours par saison. Et pour arrondir ses fins de mois, le quadragénaire, qui partage sa vie entre Torgon et Zurich, a lancé une affaire de vente de voiture du côté du Bouveret.

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