Une pépite à Bex
Le Catalan Pau Molas-Roca veut révolutionner le monde de l’aérospatiale depuis le Chablais en concevant un propulseur permettant aux satellites de changer d’orbite.

| Karim Di Matteo |

Les tensions actuelles sur le marché de l’aérospatiale (lire ci-contre) ne freinent pas les envies de ceux qui rêvent l’espace en grand. C’est le cas de Pau Molas-Roca, jeune Catalan de 27 ans, qui a tout du futur crack. Le magazine économique Forbes l’a d’ailleurs retenu ce printemps dans sa liste 2022 des 30 pépites européennes de moins de 30 ans.
Il nous reçoit tout en décontraction dans les bureaux de la société Coactum, dans la zone artisanale de Bex. «Notre idée est de créer un système de véhicule spatial qui permette aux satellites de changer d’orbite, ce qui n’est pas possible actuellement. Ces derniers sont envoyés par dizaines en même temps pour réduire les coûts et finissent tous sur la même ligne parce qu’ils manquent de capacité de propulsion.»
Selon ses termes, l’Ibère veut concevoir «le premier «métro de l’espace». «Il ouvrira la porte à des orbites non accessibles, rapidement et à un prix abordable. Notre moteur veut mettre la lune à cinq jours, contre 90 environ maintenant, ce qui les expose trop longtemps aux radiations.»
C’est au sommet d’une discrète rampe d’escaliers métalliques et derrière une porte à digicode que se cachent les prémisses de la petite révolution. Dans de grands espaces épurés, tout en bois clair et grandes baies vitrées, une vingtaine d’ingénieurs s’activent pour dessiner et penser une navette spatiale de nouvelle génération. Eloi, le frère de Pau, a dessiné les lieux. Leurs parents ont peint les murs.
Et le nom Coactum? «Cela signifie «amener ensemble». Je l’ai trouvé le soir de Noël 2019, chez moi en Catalogne. Je faisais un peu de vélo dans le garage en regardant le film «Ad astra» (ndlr, vers les étoiles) et j’ai eu le flash de la locution latine.»

Pour l’écosystème et… le ski
Pau Molas-Roca a fini de se persuader de la pertinence de son rêve en présentant son idée lors d’un congrès à Washington en 2019. «C’est là où j’ai parlé avec des directeurs de sociétés leaders dans l’industrie spatiale, qui ont validé notre projet. Ils me demandaient déjà quel âge j’avais.»
Coactum, qui n’en était alors qu’au stade de l’étude de marché, prend forme et est officiellement constituée en mars 2021. «La première mission de démonstration est prévue pour 2024. L’objectif sera ensuite d’envoyer six satellites par an sur des tracés bien définis, comme pour un métro.»
Mais pourquoi à Bex? «La vraie question, c’est pourquoi la Suisse. On voulait un petit pays, avec une tradition dans l’industrie spatiale et un écosystème «startup» fort. C’est dans le canton de Vaud que j’ai vu le meilleur potentiel de synergies. Enfin, j’avais besoin d’un endroit où pouvoir faire du bruit en extérieur. Bex, avec son aérodrome et des espaces ouverts, nous permettra de faire des essais dans de bonnes conditions. Et en plus, nous sommes proches des montagnes!», ajoute cet accro au ski.
Pour les simulations, une salle blanche, mise sous pression pour éliminer les poussières, est également prévue à l’étage inférieur des locaux de sa société, de même qu’un secteur pour les tests de propulsion.

Globe-trotteur scientifique
La personnalité et le parcours de Pau Molas-Roca fascinent autant que son projet. Le gamin des Pyrénées s’est toujours laissé guider par sa passion du ciel que ses dadas: le ski, la photo, le sport.
Ses études en aérospatiale démarrent à Barcelone. Puis, via le programme Erasmus, à Grenoble, au pied des Alpes. Il s’y persuade que la conquête de l’espace offre davantage de possibilités en termes d’innovation que le dessin d’avions, auquel il se destinait initialement.
Il prend donc la direction du cercle polaire suédois pour son master en design de satellites. «On était une classe de 12 dans une université de 80 personnes, une petite famille. J’ai gardé beaucoup d’amis de cette époque.»
Enfin, au Japon, à Sapporo, il peaufine sa thèse sur des prototypes de moteurs de fusée, ceux-là même qu’il perfectionne à Bex. «Et puis c’était le paradis de la poudreuse!»

Légende: Pau Molas-Roca a installé sa société Coactum dans la zone artisanale de Bex. Son but? Réaliser une nouvelle génération de propulseurs pour satellites permettant à ces derniers de changer d’orbite. | V. Cardoso